La résurgence des théories du complot

Les événements de janvier en France ont vu ressortir avec une ampleur inégalée les théories du complot qui s’étaient déjà largement diffusées au moment des attentats de 2001 à New York.

Le retour d’une pensée dévoyée

De 2001 à 2015, ce sont 14 années écoulées qui ont largement modifié l’univers du discours dans l’espace public.

Entre ces deux dates qu’y a t’il de changé ?

4 février 2004 : création de Facebook

21 mars 2006 création de Twitter

La machinerie médiatique traditionnelle avait largement relayé les théories du complot après les attentats du 11 septembre, dont on rappellera brièvement qu’à cette époque, le message véhiculé voulait faire croire que le gouvernement américain obéissant aux injonctions d’Israël avait organisé les attentats pour provoquer aux USA un sentiment anti arabe. Les interprétations les plus délirantes avaient couru et la France s’était illustrée dans cette déferlante avec les thèses de Thiery Meyssan avançant qu’aucun avion ne s’était écrasé sur le Pentagone le 11 septembre mais qu’il s’agissait d’une mise en scène de la CIA. Ces discours ahurissants avaient été relayés de façon marginale par quelques médias et présentateurs en quête d’audimat (dont Thierry Ardisson dans son émission nauséeuse de l’époque Tout le monde en parle). Heureusement une attitude responsable des grands médias français avait rapidement relégué aux oubliettes ce genre de théories. (1)

Attitude qui n’empêche pas certains médias de surfer sur la vague du catastrophisme et de la théorie du complot généralisé. On en prendra pour preuve la très déconnifiante revue Complots & Dossiers secrets qui dans son numéro hors série de février mars 2015 nous explique que l’Etat islamique est financé par l’OTAN et que l’épidémie d’Ebola en Afrique est due aux laboratoires de guerre biologique US. L’anti-américanisme primaire se porte bien pour une catégorie (heureusement marginale) de presse (2)

Mais le danger principal dans l’intoxication intellectuelle n’est plus actuellement dans une presse à tirage confidentiel. En 2015, la situation n’est plus la même au grand désespoir des enseignants confrontés dans leur quotidien professionnel aux thèses les plus délirantes avancées par une fraction de leurs élèves issus de l’immigration. Une situation devenue tellement explosive que le Ministre de l’Education Nationale pourtant adepte, comme l’exige sa fonction du tout va très bien, a été obligée de mettre sur la place publique la situation vécue dans de nombreux établissements.

Une mécanique intellectuelle difficile à enrayer

La prévalence de ces théories du complot a au moins le mérite de clore définitivement une controverse assez ancienne sur la réception des médias. Contrairement à ce que pensent certains auteurs, les médias ne nous influencent pas et ne nous font pas changer d’avis. Ils sont surtout là pour nous conforter dans nos points de vue existants. Différents témoignages sur les processus de radicalisation à l’Islam de certains jeunes montrent de façon quasi unanime la descente vers un enfermement intellectuel où le visionnage en boucle de vidéos de sites islamiques enferme des  jeunes dans une logique et des certitudes dont ils deviennent incapables de sortir.

Que pèsent alors les discours d’enseignants rejetés par une fraction de leur public avant même qu’ils n’aient commencé à parler ? Rejetés parce que représentant l’incarnation d’un système de valeurs appartenant à une culture qui les concerne de moins en moins et à laquelle ils se sentent totalement étrangers?

Pas grand-chose en fait si le contexte familial ne va pas dans le même sens que le discours d’adhésion aux valeurs de la République ou si l’adolescent est en situation de rejet du discours parental comme cela est fréquent tous milieux et classes sociales confondues dans cette tranche d’âge.

On connait maintenant largement la mécanique de mise en place des théories du complot. Hyper criticisme visant à faire douter de la véracité d’une image sous prétexte d’un détail qui ‘cloche’ comme la couleur variable des rétroviseurs de la voiture des frères Kouachi(3). Même si la bonne explication vient après coup, cette méthode d’argumentation fallacieuse instille un doute chez des esprits crédules et désireux d’entendre une vérité et laisse in fine planer un doute difficile à évacuer. Construction d’un raisonnement simpliste pour expliquer une vérité complexe, ce qui revient à utiliser une version dévoyée du rasoir d’Ockham(4). Déni de la réalité au profit d’un raisonnement fermé qui trouve en lui sa propre logique de raisonnement et sa clôture. Il semble malheureusement difficile de donner rapidement à l’ensemble du corps enseignant un cours d’épistémologie poppérienne(5) et plus encore de leur donner les moyens pédagogiques de faire passer des modes d’explication crédibles à leurs élèves.

Savoir expliquer la diffusion des théories du complot en recourant à des explications psychanalytiques, sociologiques ou épistémologiques, parait malheureusement assez dérisoire face à un public pour lequel tout discours n’allant pas dans le sens voulu n’est qu’une manipulation de l’Etat français instrumentalisé par la CIA et l’état d’Israël.

Quelle liberté sur Internet ?

Nous risquons de nous retrouver dans une situation d’aporie qui ne pourra que satisfaire les détracteurs et les tenants d’un sectarisme islamique si nous n’avons d’autre choix que de brider la liberté sur les réseaux sociaux. Les immenses manifestations de janvier affirmant Je suis Charlie sont la réaffirmation d’un consensus national sur la liberté d’expression que nous revendiquons comme une des valeurs fondamentales de la République.

Ce serait la victoire du sectarisme et des ennemis des valeurs de la République si nous devions arriver à brider dans  notre pays la liberté d’expression sur ce média global qui est Internet. Mais avons-nous le choix ?

(1) On relira avec intérêt d’Antoine Vitkine Les nouveaux imposteurs ED La martinière qui fait la synthèse des théories du complot en vogue après les attentats de 2001

(2) Si on accepte de payer pour lire cette revue, ce qui est intellectuellement douloureux, on trouvera dans ce numéro un échantillon complet des thèses les plus  saugrenues dans le délire complotiste. Je me permets dans ajouter une : Les exécutions de l’Etat islamique sont des mises en scène factices de la CIA pour détourner notre attention du camouflage par l’US Air Force des extra terrestres de Roswell.

(3) : un argument démonté depuis et qui s’explique par des reflets de lumière changeants sur un matériau réfléchissant

(4) principe philosophique hérité de la pensée médiévale qui consiste à choisir systématiquement la solution la plus simple pour expliquer un phénomène.

(5) Pour Carl Popper une explication dont on ne peut pas démonter la fausseté (ou la falsifiabilité suivant ses termes) ne peut constituer une explication scientifique d’un phénomène

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De la perte de distance à la perte de légitimité, Médias et communicants complices de la crise de la représentation politique.

La dernière conférence de presse du Président de la République illustre de façon quasi dramatique la perte de sacralisation de la personne en charge des destinées d’une nation. Plus encore que l’étalage de sa vie privée par la publication des confessions intimes d’une ex, c’est le ton employé par le premier personnage de l’Etat qui est révélateur de cette perte de prestige de la fonction régalienne incarnée par un individu. Pour qui s’intéresse un peu à l’histoire, il peut être frappant de constater à quels point nos gouvernants s’ingénient à suivre le trajet inverse de celui bâti par les premiers empereurs romains pour apparaitre au dessus des citoyens et donner à leur personne ou au moins à leur fonction un caractère sacré.
Dans le siècle passé c’est bien à Franklin Roosevelt que l’on doit ces causeries au coin du feu qui avaient pour but de donner de la proximité entre le Président des Etats Unis et ses électeurs. Le mode de communication choisi par les conseillers de la Maison Blanche, l’entretien plutôt que le discours formel, devait montrer que le Président était un homme comme les autres. Les Américains depuis leur guerre d’indépendance ont en effet toujours eu en horreur toute forme de sacralisation de l’homme au pouvoir, qui pouvait rappeler le modèle politique honni de la royauté à l’européenne.
Il serait intéressant d’ailleurs de réfléchir au fait que, depuis Roosevelt le pouvoir suprême aux USA évolue vers une « présidence impériale », pour reprendre l’expression de Schlesinger, alors que dans le dans le même temps, cette représentation du pouvoir se désacralise dans une proximité forcée et construite savamment par les ‘spin doctors’. Il y aurait un beau travail de politologue à faire sur la communication autour des chiens des différents hôtes de la Maison Blanche, travail déclinable d’ailleurs chez nous avec les toutous de L’Elysée. On notera d’ailleurs que le chien par excellence de la présidence est un gentil labrador affectueux (Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy), quand les rois de France se valorisaient par leurs meutes de chien de chasse, catégorie canine devenue dans notre temps politiquement incorrecte. Inutile de rappeler que cette passionnante question n’a pas manqué de faire l’objet de superbes reportages dans Paris Match.
Dans le mouvement long des désenchantements du monde, le domaine du politique suit celui du religieux. La dimension sacrée du pouvoir fait place à la dimension humaine en se focalisant sur le quotidien, le banal, le presque-rien. Si l’actualité récente nous met au cœur des secrets d’alcôve du pouvoir, on ne peut qu’être frappé par le fait que la narration de l’ex de l’Elysée ne soit pas en fait si différente d’un quelconque récit de vie qui aurait pu survenir à n’importe quelle française, épouse ou concubine d’un quelconque cadre parisien ou fonctionnaire de sous-préfecture. Ce qui inciterait bien sûr Fabrice Luchini à nous conseiller, tant qu’à lire, à nous replonger dans Madame Bovary.
Nous savons depuis Debord que notre société est celle du spectacle. Mais ce spectacle, en se transformant dans ses conditions de réception collective en pratique individuelle par la télévision, perd sa dimension symbolique pour privilégier la proximité, le plan serré, l’expression des sentiments, dont notre pays s‘est peut être fait une spécialité depuis les larmoiements de la littérature de la fin du XVIIIe. Les cadrages en plans de plus en plus serrés (souvenons nous du débat Royal/Sarkozy) sont construits pour nous faire rentrer toujours plus avant dans l’intimité de l’interviewé, pour capter ses émotions plus que le contenu de son discours. Complices, les conseillers en communication insistent sur la maîtrise du para-verbal avec cette antienne répétée ad nauseam (et jamais prouvée d’ailleurs) que cette dimension compterait bien plus que le contenu du discours. Mis en avant par des séries américaines, il s’agit maintenant pour chacun de jouer au mentaliste, en épiant chaque micro-signe sur le visage de l’interviewé pour savoir s’il est sincère ou non, Quel que soit le contenu de son discours.
A cet égard, le ton compassionnel de notre Président expliquant, dans cet exercice majeur du pouvoir qu’est une conférence de presse solennelle, qu’il est sensible aux malheurs des plus défavorisés de nos concitoyens est peut être plus dérangeant pour la dignité de sa fonction que l’étalage de sa vie privée. Guérir les malades des écrouelles, comme le faisaient nos rois, avait une fonction symbolique beaucoup plus riche que ce plaidoyer pro domo à vocation attendrissante. Mais ce que nous montre l’actualité récente, n’est pas spécifique du dernier président. Les mises en scènes de la vie quotidienne de nos élus, passés et présents, dans la presse people, les ramènent au statut de vedettes du show biz dont la pratique des signatures d’autographe semble bien être un nouvel indice dérangeant. Et à cette réception personnelle s’ajoute maintenant le commentaire, le débat généralisé permis et entretenu par les réseaux sociaux numériques.
Il y a huit ans, Daniel Bougnoux, dans La crise de la représentation, s’interrogeait déjà sur cette perte de la fonction symbolique dans les différents domaines de notre société. A privilégier l’anecdotique, le banal et l’intimité, notre société toujours plus avide de décryptage et de décodage, semble en fait tourner le dos à l’ordre du signe et du sens, au profit de l’indice et de la trace. Un amour non pas du prochain au détriment du lointain, comme le pensait Nietzsche, mais plutôt de la proximité et du détail.
D’Auguste à Domitien il avait fallu plus d’un siècle pour donner à la fonction impériale les marques du sacré. De Giscard à Hollande il n’aura pas fallu quarante ans pour donner à la fonction présidentielle les marques du dérisoire et de l’insignifiant.

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De l’art de la conversation en relations presse

Des propositions de solutions de relations presse à des tarifs bradés atterrissent régulièrement dans les boîtes mails des communicants d’entreprise. On promet des résultats mirifiques grâce à l’envoi d’un communiqué de presse à 3000 exemplaires pour un tarif à moins d’un euro le contact.
Une solution qui ravit bien sûr les contrôleurs de gestion et les cost-killers fanatiques. Mais les relations presse sont bien autre chose qu’une opération push gérée par un super outil numérique.
Un numéro spécial de la revue Influencia sorti en 2013(*) est là pour nous rappeler l’importance de la conversation dans nos sociétés. D’excellentes contributions venues d’horizons différents mettent en lumière, comme le rappellent les coordinateurs de cet hors-série, qu’elle est aussi un art bien français, né et codifié dans les salons parisiens du XVIIIe siècle, au moment où s’invente une nouvelle dimension de l’espace public qui permettra ce bouillonnement des idées indispensable à l’éclosion de la Révolution de 1789.
Cet art de la conversation a largement survécu à la fin de l’Ancien Régime et fait bien partie de notre ADN. Sous les formes les plus diverses, des talk shows télévisés aux conversations de comptoir, cette pratique de la conversation est même l’activité essentielle de notre société. Bien que la fin du XXe siècle ait vu se développer d’autres formes de convivialité autour de pratiques sportives et ludiques, elle est indissociable de toute communication et de toute vie en société pour créer du lien entre les participants.
Cette question de la conversation est loin d’être un domaine vierge de toute réflexion. Que l’on songe à l’éthique de la discussion chez Habermas ou des maximes de conversation de Grice qui définissent les conditions d’une éthique du dialogue comme le rappellent des contributeurs de cet hors-série (**), nous disposons d’un cadre théorique conséquent pour réfléchir sur cette activité humaine incontournable.
Et c’est bien en cela qu’elle est une dimension de la relation presse. Considérer que les relations presse consistent simplement dans la capacité à envoyer un message de l’entreprise ou l’organisation, communiqué ou dossier de presse, est une vision totalement appauvrie de ce métier. Si son titre contient bien le mot « Relations » il implique totalement un ensemble de pratiques permettant de créer des échanges et du lien. Ce lien qui est bien à la racine du mot relations.
Les conditions dans lesquelles s’exerce cet art de la conversation entre communicants et journalistes méritent réflexion. Elles permettent tout d’abord, ce qui est indispensable dans l’échange, une mise en confiance. Une mise en confiance, qui s’exerce d’ailleurs dans les deux sens. De bons journalistes en télé sont passés maitres dans l’art d’engager une interview sous forme d’une conversation informelle, qui permet le cadrage du sujet et de définir l’angle le plus intéressant pour le reportage. Sauf à supposer que le journaliste sait exactement tout ce qu’il veut entendre à priori, (ce qui serait inquiétant en terme d’écoute) la conversation préalable permet la pré-configuration du discours, Mais cette conversation préalable permet aussi de dédramatiser l’épreuve parfois traumatisante pour certains de passer devant la caméra.
Dans l’autre sens, la conversation préalable permet au communicant de faire passer des éléments de mise en contexte des informations qu’il devra ensuite délivrer. Elle permet par un jeu subtil de questions réponses d’appréhender la connaissance que le journaliste a du dossier, des tenants et aboutissants d’une situation. Et par conséquent d’adapter le discours à un interlocuteur qui n’est jamais le même. Elle permet aussi, et il s’agit là d’une compétence de communication propre à chacun, de vérifier les dispositions d’esprit de son interlocuteur journaliste. Amical ? hostile ? neutre ? intéressé par le sujet ou indifférent ? Autant de questions à résoudre, mais qui sont rarement formalisées ou exprimées en tant que telles.
Prendre en considération cette question de la conversation préalable comme moyen de création de liens et de mise en confiance dans la relation à l’autre, est à bien des lieux (ou des lieues !) de la communication digitale. En privilégiant l’écrit, car le digital est bien du domaine de l’écrit, cette dimension relationnelle s’efface au profit de la seule production-livraison de contenus sans communication.
Le média radio est par essence le média de la conversation et de l’échange. Il reste à lui trouver un successeur ou tout au moins une adaptation dans le mode digital qui conserve cette dimension conversationnelle dont aucun individu ne peut se passer
(*) : http://www.influencia.net/larevue/hors-serie-conversation/index.php?page=1
(**) voir les textes de Stéphane Pujol et de François Flahault dans ce hors série

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Après le « tous journalistes », le « tous médias »

Les années 2010 posent de façon répétée la question de la frontière floue entre journalistes et communicants. Elle est caractéristique de ce continuum du Web qui se plait à mélanger les genres et à autoriser toutes les ambiguïtés de statut permises par l’anonymat de la toile. Mais  au « Tous journalistes » semble répondre maintenant  un « Tous médias ».

Avant, mais c’était avant, pour reprendre l’argumentaire d’une publicité. Il  y avait d’un côté la presse, d’information, d’opinion, et de l’autre la production de supports de communication dont le modèle représentatif était le consumer magazine des grandes entreprises ou institutions. On lisait dans l’avion, le Monde, Nice matin, l’Equipe et aussi Parcours, le in-flight magazine d’Air France pour rêver à un autre vol qu’un Paris Nice.

L’identification de l’offre rédactionnelle sur la toile devient de plus en plus complexe aujourd’hui. Les sites du Monde, de Télérama, Libé, sont sans ambiguïté la version numérique de supports de presse. La rubrique NEWS du site d’Air France est clairement aussi un document de communication destiné à l’incitation sur des produits de la compagnie.

Entre ces deux cas extrêmes, il existe toute une gamme de produits médiatiques  dont le statut est beaucoup plus incertain autour du couple  information /communication. C’est dans les secteurs les plus techniques que  se développe le plus ce type de contenu. Des sites comme ZDnet pour les nouvelles technologies proposent de l’info avec une capacité de critique face à la communication des grandes entreprises du secteur. De même,  l’excellent site  offremedia.com permet de  décrypter de façon critique les tendances et évolution du secteur de la presse, de la télé de la radio.

Mais au-delà, des sites proposent du contenu qui est bien souvent de la communication déguisée en information. C’est la critique adressée en particulier envers une presse digitale spécialisée dans les jeux vidéos comme le montre l’article de Frédéric Lemaire dans Acrimed  sur les Jeux vidéo : une presse sous influence (*). Plus ambigu encore un site  comme conseilsmarketing.com contribue à effacer la frontière entre un site d’info sur le domaine du marketing et du contenu rédactionnel d’une agence de communication. On  entre là  dans ce qu’il est convenu d’appeler du brand content où une marque propose du contenu sans référence explicite  à ses propres  produits.

Il  s’agit de proposer un contenu en relation avec l’univers de la marque (ici, la réflexion sur le high-tech pour un site de marketing en valorisant l’expertise des contributeurs du site pour mieux valoriser la compétence de l’émetteur du message.

Dans les nouveaux défis du brand content (**°) Thomas Jamet rappelle que Michelin a probablement été,  bien avant que le concept nous revienne d’outre Atlantique, un pionnier de cette culture construite autour d’un produit (le guide Michelin assimilé  à  l’univers de la route que l’on peut parcourir  avec les pneus de la marque).

La communication institutionnelle joue de plus en plus de ces ambigüités. Un site, ainsi que les newsletters ou autres documents papier d’une collectivité locale ou d’une Chambre de Commerce,  proposent du contenu d’information tout aussi bien qu’un quotidien régional. Mais où est la différence avec la presse au sens traditionnel du terme quand le même quotidien propose une information sans mise en débat, sans analyse des questions soulevées ?

Autre facteur de brouillage, la généralisation du multicanal où professionnels de la communication et  journalistes utilisent les mêmes médias pour produire du contenu. Quel est le statut d’une page Facebook d’un journaliste qui exprimerait son point de vue sur une question d’actu en dehors du canal imposé par sa rédaction ? Au regard de ces quelques questions qui mériteraient un vrai débat, se pose encore  une fois la question du décryptage d’un univers « médiaticommunicationnel » où les frontières  ne cessent de se confondre.

 

 Philippe Bellissent

 

(*) : http://www.acrimed.org/article4301.html.

(**) les nouveaux défis du brand content Thomas Jamet Pearson editeurs  2013

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Un monde flou, flou, flou…

Un monde flou,flou, flou…

Philippe Bellissent

Membre du collège des communicants             
Consultant médias        
Membre du CA d’Azur Procom

Il est maintenant loin ce temps où les relations presse se déroulaient dans un jeu à deux, simple et clair avec ses acteurs parfaitement identifiés. Il y avait d’un côté les communicants et de l’autre les journalistes. Les premiers écrivaient en rafale des communiqués de presse, pondaient des dossiers de presse, bon ou mauvais, pertinents ou non, mais du moins savait on qui était qui, et qui faisait quoi. En miroir, dans cette construction du discours médiatique, les journalistes reprenaient ou ne reprenaient pas les infos et pestaient contre ces impénitents bavards, manipulateurs d’opinion de communicants.

Mais ça, c’était avant, comme le dit cette publicité en télé.

Du côté des récepteurs des messages de communication  la situation est devenue complètement floue. Est-il encore totalement journaliste celui qui pour boucler une fin de mois difficile va écrire un édito dans un journal municipal ? Est il seulement communicant le rédacteur qui informe un public du fonctionnement d’une organisation. Un journal syndical est il un journal (on parle bien de presse syndicale, non ?) Un journal de la direction n’est il qu’un document de communication ? Les dix dernières années ont vu arriver une presse en ligne pléthorique dans le domaine des nouvelles technologies. Dans la multitude d’articles sur tel ou tel nouveau produit high-tech comment démêler l’info journalistique de la communication produits reprise telle quelle par le média ? Aujourd’hui on ne sait plus vraiment qui fait quoi. Les frontières bien définies du monde des médias sont devenues floues et c’est la métaphore de l’amibe qui s’applique à nos milieux professionnels.

C’est  à mon sens l’irruption du blog dans les pratiques d’écriture qui a rendu indiscernables la frontière entre ces deux univers professionnels.

Qu’est ce qu’un blog de journaliste du Figaro ? Assurément un texte journalistique. Mais une passionnée de mode, une fashion victim, dont le métier est à des années lumière du journalisme, qui décide de laisser ses commentaires sur la toile sur une nouvelle collection de printemps… Va-t-on refuser  à son écrit le statut de production journalistique sous prétexte qu’elle n’a pas la carte ? Qu’est ce qui fonde alors la légitimité du statut d’écrit journalistique ? Ce serait à mon sens totalement réducteur de ne considérer comme production journalistique que ce qui est imprimé dans un journal ? Pour les communicants la question se pose tous les jours. Pour ne reprendre que le secteur de la mode, se pose la question existentielle pour un attaché de presse ; qui inviter à un défilé ? Les journalistes de Elle, du Figaro Madame ? Evidemment. Mais les communicants de ce secteur professionnel savent parfaitement que dix blogueuses font l’opinion en France dans ce domaine. Et là, toute la difficulté est de les identifier, de mesurer leur capacité d’influence alors que leurs écrits ne sont pas en présentoirs des Maisons de la Presse. De nouveaux outils de surveillance des blogs existent. Pour les attachés de presse c’est maintenant cette fonction de community management et de veille qui prend le pas sur des activités traditionnelles des relations presse d’écriture, diffusion et développement de la relation avec le journaliste. De plus en plus de temps est nécessaire pour évaluer la pertinence de la relation avec tel ou tel blogueur ou avec tel ou tel web-journalist. Pour quel impact ?

C’était quand même plus simple, avant.

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Y a-t-il une fascination pathologique des médias pour la connerie humaine ?

Après le clip Gnangnan, les médias touchent le fond avec Nabila. Parvenu à ce degré de connerie dans la production médiatique, c’est la démocratie qui est en danger. Abêtir un public ne renforce pas la capacité de jugement des citoyens. Elle est loin l’époque où la télé avec des Desgraupes, des Sabbagh, des Jammot, se donnait pour objectif d’éduquer, d’instruire ou de faire réfléchir les téléspectateurs. Les dérives de la télé réalité participent depuis dix ans à cette valorisation du médiocre érigé en modèle. On connaît le besoin de projection de tout individu dans un personnage de fiction auquel il peut s’assimiler. La question est : à quoi s’assimile-t-on avec Nabila ? Est-ce au contraire ce raisonnement absurde qui consisterait à dire j’ai trouvé plus nul que moi et ça me rassure.

Une valorisation de l’individu par un contre-modèle. Il semblerait bien que ce soit le ressort de beaucoup d’émissions de télé poubelle sur le PAF. Le phénomène n’est pas nouveau et les critiques n’ont pas manqué depuis des années. L’ennui c’est que rien n’a été fait sérieusement pour sortir de ce type de production médiatique. En systématisant la logique concurrentielle, les chaînes ne peuvent sortir de la logique de l’audimat. Problème : en voulant à tout prix préserver notre exception culturelle on ne fait que donner une prime à des productions poubelles d’une république des petits copains du PAF.

Autre dégât collatéral de ce type d’émissions, elle décrédibilisent par amalgame le métier de journaliste. Un Sébastien annonce la couleur. Il est bateleur, le dit clairement et sans prétentions, et ne prétend pas  donner des explications sur le fonctionnement du monde. On est avec lui sans ambiguïté dans le monde de l’Entertainment. Plus pernicieuses sont ces émissions où on oscille entre variétés (à deux balles ?) et témoignages de personnes autorisées (je reprends l’expression de Coluche) pour de pseudo reportages ou mises en scènes d’hommes politiques en recherche d’un surcroît de visibilité. Ce monde de l’Infotainement me semble dangereux justement parce qu’en mélangeant le côté sympathique d’une émission de variétés avec chanteurs, clowns, jongleurs il nous met dans une attitude de bienveillance à priori (au sens kantien du terme) de l’homme politique interrogé. Quel regard critique poser alors sur ce numéro de communication ? Où se situe Ruquier ou Karl Zero? Animateurs ou journalistes ? Dans notre monde complexe où les frontières sont floues, cette ambiguïté du statut ne profite pas à la clarté du statut du journaliste.

Pour un professionnel averti du fonctionnement des médias il ne peut y avoir de confusion entre un reporter d’images qui ramène des images de Syrie, ou qui y ramasse une balle perdue, et les histrions du samedi soir. Perdrions-nous quelque chose si on cessait de financer ces quelques boîtes de production spécialisées dans ce genre d’émissions ? À mon sens, pas vraiment. Mais il faudrait aussi savoir ne pas les remplacer par les mêmes productions importées d’Outre-Atlantique. Tout en évitant aussi ne pas verser dans la censure ou un rigorisme moral de l’époque Royer. Quadrature du cercle ? Pas forcément si les bonnes bases de discussion sont posées d’entrée. Quels seraient les points de départ d’un vrai débat sur ces questions ?

Mesure d’un niveau de connerie minimum tolérable ? Oui, mais qui le détermine ? Le plus simple serait encore de supprimer certains genres. Prenons le cas de cette pléthore de reportages sur la police. Où est l’info ? Où commence le trash ? On reste parfois un peu surpris du côté pitoyable des tranches de vie qui nous sont présentées. La règle pourrait être simple, s’il y a nécessité de flouter un personnage parce que le montrer à l’écran serait attentatoire à sa dignité, alors la scène ou le reportage ne peut être diffusé. Je suis tombé il y a quelques jours, ou plutôt par une belle nuit d’insomnie, sur un reportage consacré à la réinsertion d’un ancien détenu issu d’un milieu pauvre de la banlieue de Los Angeles. Le témoin sujet du reportage expliquait son parcours emblématique des banlieues noires américaines.  C’était un document de socio, pas du trash. La différence c’était la recherche de l’explication du parcours qui allait au delà de la simple présentation voyeuriste des faits. La différence est peut être là. Mais il ne suffit pas de donner la parole pour sortir du trash. C’est une mise en contexte raisonnable qui permet de dépasser le genre. Resituer pour expliquer, expliquer pour faire comprendre, comprendre pour retrouver un minimum d’empathie.

Juin 2013

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La communication de légitimité

Il est dans la nature même du pouvoir de produire des discours légitimant son existence et sa capacité à contraindre ceux qui sont soumis a son autorité.  C’est ce discours de légitimation qui évite de recourir à la violence étatique en rappelant à chacun qui détient le pouvoir dans une société et qui a le droit de l’usage de la force

On retrouve la trace de ce genre de  discours depuis la plus haute antiquité dont l’enjeu est tel qu’il a été bien souvent gravé dans la pierre pour marquer son importance primordiale. Inscriptions hiéroglyphiques égyptiennes ou cunéiformes mésopotamiennes, partout s’inscrivent les marques du pouvoir. Vestige de cette pratique antique, les édiles modernes continuent de graver leur nom à l’inauguration des stades de football.

Ce discours de légitimation trouve sa source dans le recours à une instance supérieure. Divinités protectrices de la cité ou de l’ethnie, Dieu universel, hérédité dynastique, principe démocratique quand le pouvoir tire sa légitimité de l’élection. Ces éléments sont suffisamment connus pour qu’il ne soit pas nécessaire de les développer  ici plus avant.

Curieusement cette question du discours de la légitimé n’est pas entrée actuellement dans la réflexion des communicants, praticiens, théoriciens ou universitaires. Pourtant nous ne pouvons  échapper à ce discours

Quand Barak Obama en appelle au Congrès américain faute d’avoir un consensus dans l’opinion publique sur le bien fondé  d’une intervention militaire en Syrie il le fait pour rechercher un fondement à la légitimé de son action.

Mais ailleurs que dans l’exercice du pouvoir d’un chef d’état, notre monde est traversé de discours de légitimité. Légitimité d’une association à représenter les intérêts de tel ou tel groupe de pression dans une procédure de débat public. Ainsi des groupements spontanés dans le conflit autour de la réalisation de l’Aéroport de Notre Dame des Landes. Légitimité d’un groupe informel et spontané d’individus dans un conflit d’entreprise face aux associations syndicales classiques. Légitimité d’un collectif de scientifiques dans un débat sur des questions d’environnement. On prendra pour exemple les controverses sur les réchauffements climatiques avec les prises de position de l’ancien ministre Claude Allegre.

Chaque fois que l’organisation de l’exercice de la votation n’est pas possible se pose la question de la légitimité. Et même si cet exercice était techniquement possible, n’y a t’il pas lieu de faire entendre la voix d’une fraction minoritaire de l’opinion en refusant la dictature de l’opinion majoritaire.

Dans la liste des cas mentionnés ci-dessus on retiendra quelques idées qui méritent d’être approfondies au-delà des lignes de cet article.

La légitimité n’est pas uniquement  une question de gouvernance (j’ai le droit d’imposer ma volonté car j’ai été choisi, par Dieu, par mon père, par le titulaire du pouvoir précédent, par le vote démocratique) mais peut reposer aussi  sur :

La compétence : je sais faire mieux que d’autres, donc j’ai légitimité à  diriger ceux qui ne savent pas.

La capacité à faire (moyens, ressources), c’est-à-dire que j’ai ce que les Romains appelaient la postestas, donc la crédibilité pour faire grâce à mes moyens. Faute de mieux, la notion de puissance pourrait être utilisée pour qualifier ce troisième terme.

Ces trois éléments constitutifs de la légitimité (gouvernance, compétence, puissance) caractériseraient donc les sources de la légitimité.

Il resterait encore à savoir si la capacité à fédérer une communauté, à provoquer l’adhésion serait un quatrième élément de la légitimité ou n’en serait que la conséquence.

Dans ce contexte on ne peut pas ne remarquer l’utilisation qui est faite de l’appel aux valeurs pour légitimer une action ou le droit même d’exister en tant qu’organisation. L’utilisation la plus évidente à trouver dans une actu récente est celle qui a été faite dans le collectif animé par Frigide Barjot dans le mouvement contre le mariage pour les couples homosexuels.

Ces questions à peine esquissées dans ce bref article méritent débat et approfondissement. Elles sont à l’évidence à considérer sous l’angle de pratiques de communication. Les prochains débats politiques à venir mériteraient d’être aussi analysés sous ce prisme, pour fournir des stratégies de communication aux acteurs du jeu politique. 

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